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vendredi 1er juillet 2022
Journal intégral (1946 - 1950)
par Julien Green
( 20 octobre 2021 )

3 janvier 1946
De mes mains gantées, je remets ces feuilles dans leurs enveloppes et je me dirige vers la porte, car il y a au moins une heure que je suis là à remuer du passé, et je me demande une fois de plus pourquoi nous mettons tant de zèle à préserver ce qui ne pourra jamais plus que nous faire souffrir après nous avoir donné tant de joie. L’oubli est une grâce, ni plus ni moins.
[p.3]

19 mars 1946
Il arrive un moment où aucun souvenir ne peut plus donner de plaisir sans mélange, où la mémoire devient une source de mélancolie.
[p.57]

12 juillet 1946
Visite de Jeff Musso, un « producteur » de cinéma qui voudrait tirer un film d’Adrienne Mesurat (ai-je jamais écrit une phrase plus laide ?) Michel Simon serait, paraît-il, heureux de faire le père Mesurat. Je l’écoute attentivement. Frappé du nombre considérable de mots dont il a besoin pour dire des choses très simples. Il me semble que deux ou trois phrases auraient très bien exprimé ce qu’il avait en tête. Mais il ne lui suffit pas d’avoir dit ce qu’il voulait dire, il faut qu’il le redise. S’il savait ce que je pense et de quelle manière il se détruit à mes yeux en frappant l’air de ses vaines paroles. Pendant la première heure, son projet m’intéressait. Puis, tout à coup, je me suis levé. Quand j’ai quelque chose à dire, je le dis en deux minutes. Le reste, la sauce, ne m’intéresse pas.
[p.146]

23 avril 1948
Oublié de parler d’une visite d’Enid Starkie, auteur de plusieurs livres sur Rimbaud, qui vient prendre le thé ici. Petite femme d’une cinquantaine d’années, rousse au visage blanc, qui parle avec mesure comme si elle redoutait de se laisser aller à sa violence naturelle. Elle me parle beaucoup de Gide qu’elle admire passionnément comme tant de femmes. Je fais effort pour soutenir une conversation qui m’ennuie comme presque toutes les conversations que j’ai eues avec des femmes de lettres. Celle-ci est pourtant loin d’être sotte. Après son départ, j’ouvre la fenêtre pour aérer : l’odeur.
[p.472]

12 août 1948
L’enlèvement des Sabines de David a été pour moi une des œuvres déterminantes de toute ma vie charnelle. Sous le bouclier de Romulus, ces deux triomphants hémisphères ont bouleversé mon enfance. Sait-on ce qu’on fait en menant les enfants dans les musées ?
[p.538]
22 décembre 1948
Relu (…) mon journal de 1947, lecture des plus déprimantes, car je vois clairement que, cette année-là particulièrement, mon intelligence n’a pas brillé, elle a été comme mise en veilleuse par … par quoi ? J’hésite à le dire. Je n’ai pas commis de péché mortel cette année-là, autant qu’on puisse savoir ces choses-là, mais j’ai écrit des pages fort ternes et souvent fort banales. On dirait que l’intelligence plonge ses racines dans le péché. On ne la déracine pas impunément. On ne peut rester dans le monde et vivre comme un moine. Je crois que je me suis ressaisi en en juillet 1948, mais spirituellement à quel prix ? Sur le plan humain, sur le plan de la création artistique, comment ne donnerais-je pas raison à Gide, si opposé que je sois à ses conclusions violentes et antichrétiennes ? Il y a là un problème, presque un mystère. Je n’ai pu travailler à mon nouveau roman qu’en replongeant dans le péché. Les meilleures parties de « si j’étais vous… » ont été écrites à un moment où je couchais avec Wilbur et où je fréquentais les bains. Ah, il faut tout dire, si douloureux que cela soit, si c’est la vérité : ce que j’ai écrit en état de grâce est nettement inférieur au reste. Qu’est-ce que Dieu veut de l’artiste, et comment le savoir ? Très tourmenté par cette question bien qu’il n’y paraisse pas.
[p. 635]