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dernière mise à jour:
vendredi 1er juillet 2022
Journal intégral (1940 - 1945)
par Julien Green
( 15 octobre 2021 )

24 septembre 1941
La nature assoupie est peut-être plus inquiétante que dans sa colère. Jamais elle n’est la complice de l’homme dont elle n’aime pas la présence et qu’elle voudrait voir périr à la surface de la terre. Le lierre n’a d’ambition que d’ensevelir nos palais, nos églises et nos usines sous le foisonnement sinistre de sa petite feuille noire et funèbre ; le chêne, de ses racines, voudrait faire éclater nos murailles et percer nos toits de ses bras aveugles. Partout la forêt vierge redemande ses droits à la terre que l’home a violée ; elle était là avant lui ; elle survivra au voyageur dont la halte ici-bas l’offense.
[p.159]

18 mai 1943
Tout-à l’heure, j’ai vu Breton. Il est assez court, épais et ramassé de corps, avec une crinière grisonnante qui le coiffe comme d’un bonnet de laine. Son visage aux chairs molles respire la faiblesse et l’orgueil ; la joue est d’un mauvais rose et le regard hésite. Il parle avec une affectation de politesse qui étonne, et qui est faite pour étonner.
[p.435]

25 mai 1944
Tout-à-l’heure, dans le chemin de fer qui me ramenait à Baltimore, un marin et sa compagne assis en face de moi ; lui, blond, fort, l’œil clair et le regard lent ; elle toute ruse, petite, pâle, la paupière hypocrite laissant passer sans cesse un regard tout prêt à la trahison, jolie mais dure d’expression, fluette, s’autorisant de sa faiblesse pour mener son matelot par tous les chemins de son caprice.
[p.602]